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Centre Don Bosco

Fluctuat nec mergitur (Ballotté, mais ne coule pas)

Il y a un peu plus de trois ans, nos vies ont chaviré... Pierre a failli mourir dans un accident à moto, percuté par un chauffeur pressé.

Après avoir flotté entre la vie et la mort pendant 24 heures et subi plusieurs opérations au cours des 10 mois d’hospitalisation qui ont suivi son accident, devenu paraplégique il a enfin pu rentrer à la maison.  A ce moment je sortais de 8 mois de traitements oncologiques intensifs suite à un cancer du sein agressif et fulgurant qui s’était déclaré six semaines après l’accident.

La grande Faucheuse a rebroussé chemin après nous avoir bousculés tous les deux.  Elle nous a laissés meurtris, fragilisés, désemparés.
Quelques heures après l’accident, le médecin urgentiste qui m’accueillit a dit : « Vous verrez, Madame, il y aura la vie d’avant et la vie d’après l’accident. »
Il avait bien raison, car notre bonheur insouciant d’antan s’est fait la malle et a laissé place à un chantier pour trois vies à reconstruire : celle de Pierre, qui paralysé, ne sent ni ne maîtrise plus aucune fonction à partir du nombril ; la mienne qui, comme un phénix, doit renaître des cendres dans lesquelles m’ont laissée la maladie et tous ces traitements invasifs ; la nôtre, notre vie de couple qui compte 38 ans d’amour, de passion, de tendresse.

Survivants, nous cheminons sur la route de la résilience (Faculté à ‘rebondir’, à vaincre des situations traumatiques. Comme précisé sur le site Psychologies.com La résilience est la capacité pour un individu à faire face à une situation difficile ou génératrice de stress.

Avec la force du désespoir nous nous sommes battus l’un et l’autre à travers tous les traitements subis pour que notre vie de couple, source de tant de joie et de bonheur puisse survivre, revivre. Il nous était impensable de baisser les bras, de partir à la dérive, d’enfoncer l’autre dans le découragement à cause de notre propre abattement.

Il m’arrive de me demander comment j’ai fait pour traverser ces longs mois de séparation obligatoire en gardant la tête en dehors de l’eau, même si aujourd’hui encore je bois parfois la tasse.
Il n’y a que l’Amour qui peut nous donner cette force de continuer à oser la Vie.

Nous qui aimions tant faire du tandem ensemble sur les routes tranquilles, nous avons continué à pousser notre bécane ensemble sur cette nouvelle route caillouteuse et pentue, chacun avec ses moyens.  Avec son courage, sa patience, son optimisme, sa bonne humeur, son humour, sa lutte tenace pour être autonome, Pierre nous donne le cap et tient la boussole.  Moi je pédale, parfois dans la choucroute, mais la plupart du temps je veille au grain, en courant du four au moulin. Bref, je rame, je passe d’une urgence à l’autre, je n’ai pas vraiment le temps de me poser.  Pourtant je m’oblige parfois à mettre les voiles et à me donner le temps d’être à l’écoute de mon rythme, de mes besoins propres.  C’est une course de fond que nous avons entamée, si je veux tenir jusqu’au bout, je dois m’arrêter de temps en temps pour reprendre mon souffle. Et mon ‘coach,’ psychothérapeute est aussi là pour m’aider à tenir le balancier qui permet de garder l’équilibre sur la corde tendue entre l’avant et l’après accident.

Depuis l’accident, un arc-en-ciel d’émotions nous ballotte et nous pousse à cheminer :
- la colère contre ce conducteur dans le déni qui, par son impatience, en une fraction de seconde nous prive d’années de santé et de bonheur ; la rage contre l’inhumanité de son assureur qui pense d’abord à son profit et qui n’est pas pressé de nous dédommager correctement espérant nous avoir à l’usure ;
- la tristesse et le désespoir face à la maladie, au handicap et toutes leurs conséquences directes et indirectes ;
- la peur et l’angoisse de ce que demain sera fait face à l’incertitude de nos états de santé ;
- mais la joie et le bonheur aussi de voir tout ce qui nous a été donné avant l’accident et puis aussi après.

Khalil Gibran dans « Le Prophète » nous dit : « Dès lors que la tristesse vous envahit, sondez de nouveau votre cœur et vous verrez qu’en vérité vous pleurez sur ce qui autrefois vous a rendu heureux. »
Nous ne pouvons qu’être pleins de gratitude. Il y a tant de mercis que nous pouvons formuler et surtout pour tous ces proches qui nous soutiennent et tissent entre leurs cœurs un filet de sécurité d’amour et de solidarité qui nous empêche de tomber dans le vide.

En rigolant on se dit souvent : « On a de la chance ! » Mais on le pense aussi vraiment.  On a la chance d’avoir survécu tous les deux à ces coups durs.  Bien que très grièvement blessé, Pierre n’a pas eu de séquelles cérébrales qui l’auraient amoindri mentalement. Et moi, j’ai eu la chance de détecter rapidement cette tumeur et d’être soignée à temps.

On préfère regarder la bouteille à moitié remplie plutôt que de se morfondre dans la sinistrose et de jouer à Kaliméro.  Garder le regard fixé sur tout ce que nous avons perdu ne nous le rendra pas. De plus, broyer du noir et se plaindre sans cesse, c’est le meilleur moyen pour faire le vide autour de soi.  Mieux vaut cultiver l’humour, même l’autodérision, c’est un excellent antidote contre le désespoir.
Nous savons que nous ne choisissons pas toujours les évènements dans notre vie, mais la façon dont on y réagit est davantage entre nos mains.

Ce qu’il nous reste à faire ?

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